Le culte de l’image ou le miroir aux alouettes


En 1543 les Portugais sont les premiers Européens à découvrir le Japon. Le pére Luis Frois qui résida trente ans dans l’archipel nippon fit une description comparative des mœurs européens et japonais. Parmi celle-ci, nous en retiendrons deux qui prennent sens pour introduire notre sujet : « Nous portons le meilleur vêtement dessus et le moindre dessous ; les japonais ont le meilleur dessous et le moindre dessus »* ; « Chez nous le vêtement doit être meilleur que la doublure ; au japon les dobuqs (manteau) des seigneurs doivent avoir, autant qu’il est possible, une doublure meilleure que le vêtement »*.

Mon propos n’est pas d’émettre un jugement ou d’idéaliser une civilisation au détriment d’une autre. Ce qui m’ intéresse c’est la place que l’on attribue au visible et au caché, à l’extérieur et à l’intérieur, à l’extraversion et à l’introspection, à l’action et à la conscience. Chaque polarité a son usage pour peu que cela se fasse dans un équilibre. Equilibre qui ne peut être que momentané car le tout s’inscrit dans un mouvement permanent. Force est de constater que notre société basée sur l’image et son outil la communication , ne parvient pas à le trouver. Le curseur est excessivement positionné du côté du visuel, de la forme au détriment du fond.

Ce constat concerne tous les plans de la société. Les politiciens privilégie la communication de leur politique plutôt que les actes censés la fonder. L’actualité avec le coronavirus en constitue une belle démonstration quand un membre du gouvernement interrogé sur l’action responsable de l’état, répond spontanément que depuis le début de l’épidémie, un point presse est organisé tous les soirs.

Ce culte de l’image au delà des intérêts visés, qu’ils soient financiers ou tout simplement narcissiques est devenu l’obsession de notre société, le nouveau dieu des temps modernes. La question n’est pas à mon sens de ne plus rien dire ou montrer mais peut-être de se poser la question de ce qui nous conduit à le faire. Se poser la question c’est déjà prendre une distance avec cette évidence qui nous détourne d’un essentiel.

Les pratiquants et les enseignants d’Aikido, ne sont pas épargnés par cette question. Chacun, consciemment ou inconsciemment en est traversé. Cette réflexion s’adresse à ceux qui cherche au delà des techniques, à mettre un sens à leur pratique.

Si l’Aikido repose sur l’acceptation de faire avec ce qui se présente à nous, en sachant que chaque rencontre ne se reproduit jamais à l’identique, force est d’admettre qu’il ne peut se résumer à une forme. Avant d’être visuel, il passe par le ressenti et la capacité à « s’oublier » dans la réalisation du mouvement. Si« S’oublier »ne se décide pas et n’a pas de mode d’emploi, il est certain que focaliser son attention sur la forme n’y conduit pas. La communication visuelle monopolise le regard vers l’extérieur et de manière implicite prétend indiquer la bonne façon de réaliser la technique. Telle une chimère, elle nous éloigne du travail de conscience que peut nous proposer l’Aikido.

Le piège est là, car à mon sens , la bonne façon ne se révèle (ou pas ) que dans la singularité de la situation. Pour cette même raison, la quête du geste juste est une illusion car il n’existe pas en soi, il est dépendant de l’attaque d’Uke. Ce n’est que dans l’après coup que nous pouvons savoir si l’on a répondu avec justesse à la situation.

Ceci ne signifie pas qu’il ne faille pas porter attention à la réalisation et à la répétition des techniques. Bien au contraire, la répétition des techniques est, quelque soit le pratiquant, fondamentale pour se construire. Mais il s’agit là d’ une répétition qui ouvre sur l’intérieur, sur l’intimité , sur la conscience de soi et de l’autre et non une répétition qui enferme sur l’ego. Ego qui tourne sur lui-même sans aucune distance vis à vis de ses actes. Une pratique créative n’est pas une pratique ou l’on invente des techniques mais une pratique qui fasse qu’à certains moments on parvienne à tenir à distance son ego. Ce qui n’est pas une mince affaire. Ce choix demande vigilance, acceptation de se faire piéger mais cependant de continuer. Tel est notre condition humaine ou rien ne se règle jamais totalement. Donner ce sens à la pratique ne fait pas de nous des sur-hommes mais simplement des humains qui choisissent de mettre de l’huile dans les rouages afin d’ être un peu moins dépendant de l’ego.

Que« la doublure soit meilleure que le vêtement »et non l’inverse car sinon un jour prochain, le manteau n’aura plus de doublure et le froid pénétrera.

*Européens et Japonais ; Traité sur les contradictions et différences de mœurs

R.P.Luis Frois 1585

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