L’Aikido au dojo et en dehors

La pratique de l’Aikido au dojo et en dehors.
KEIKO
« Keiko a été traduit par entrainement. Pour nous, Japonais, keiko globalement
contient renshu, tanren et remma.Ren signifie pétrir, travailler la matière Shu:
Apprendre. Donc apprendre en pétrissant inlassablement Tan, pour le forgeron, c’est
battre, marteler le fer et le tremper. A entraînement s’ajoutent donc les idées de
forger, fortifier, discipliner, transmuter; si vous préférer un entraînement
extrêmement sincère. » Tamura Sensei.(1)
L’Aïkido propose une résolution des conflits selon le principe de non opposition.
Utiliser la force de l’autre pour le contrôler, l’immobiliser. Présence, posture et
placement sont nécessaires pour y parvenir. L’Aïkido amène chacun à développer de
façon plus ou moins subtile, une conscience simultanée de soi et de l’autre.
Conscience qui permet à chaque pratiquant, selon ses possibilités de découvrir la
place où il devient possible de contrôler l’action de l’autre sans se mettre en danger.
L’efficacité de cette approche du conflit, confirmée en situation d’agression
corporelle, l’est tout autant lors du conflit verbal. Il ne s’agit plus de gagner ou de
perdre mais d’aboutir à une solution qui favorise une issue positive pour les deux
acteurs. Pour cela il est nécessaire que l’autre ne se sente pas détruit ou totalement
lésé. Parvenir à entendre quelque chose de lui malgré le conflit et conduire la
situation vers une résolution qui soit la plus ouverte possible, telle est l’attitude
recherchée. L’exercice n’est pas simple mais néanmoins possible pour peu qu’on
identifie bien les enjeux de la situation et qu’on acquière suffisamment de confiance
en soi et de fluidité dans la posture, mentale et corporelle.
L’Aïkido nous offre la possibilité de faire évoluer notre relation à l’autre si nous
sommes convaincus de la nécessité ne plus l’envisager à partir de la focale gagnant
ou perdant. Cette vision, l’éducation sociétale nous l’a faite intégrer dès l’enfance
comme seule possibilité pour résoudre nos difficultés. Ce conditionnement est la
source de bien de nos maux et fait de nous des aveugles persuadés de voir. Accepter
le conflit sans sombrer dans l’opposition nous ramène sans cesse à nous. Quelle
conscience avons nous de nous-mêmes, de notre relation à l’autre et vis à vis des
événements de la vie? Est-ce l’autre qui par ses propos est seul responsable de mes
maux ou y ai-je aussi ma part? Puis-je être blessé par des propos et des événements si
ils ne trouvent aucun écho en moi? Là réside me semble t-il un début de réponse.
L’événement devient blessure quand nous lui attribuons de l’importance.
L’événement dans son essence est neutre, mais l’importance que nous lui accordons le
transforme en attachement. Le propos n’est pas de refuser l’émotion, phénomène
inhérent à la condition humaine, mais de trouver l’attitude qui permette de ne pas en
être prisonnier. Elle ne doit pas nous figer. Prendre de la distance est indispensable.
Cela est vrai pour toutes les émotions, qu’elles apparaissent comme négatives ou
positives suscitées par les critiques ou les louanges. Mais qui se charge de cette
répartition et de cette maintenance? Si on s’y arrête un tant soit peu, on trouve bien
souvent pour ne pas dire toujours, l’ego ; lui qui engendre notre réaction, lui qui
réagit quand je fais l’objet de compliments ou de critiques. Dans ces situations là
l’ego détient les clés de la boutique. Alors, comment faire? Choisir de ne plus être
soumis à ses perpétuels mouvements, requière comme au dojo, présence et vigilance.
Être dans cette conscience, cette toute présence, pour dans un premier temps voir
l’ego à l’oeuvre et pour dans un second lui retirer les clés. Cette pratique, nécessite en
effet vigilance et absence de compromis avec soi-même. La mobilisation de cette
conscience permet de desserrer progressivement les liens de l’ego. Et quand l’ego ou
l’arrière moi nous piège, ce qui ne manque pas d’arriver, sachons en faire le constat,
sans jugement, sans culpabilité,sans dramatiser, mais poursuivons. Le keiko nous
conduit à effectuer cet exercice vis à vis de nous même, au dojo et en dehors. N’est-ce
pas cela « diminuer pour grandir »?
La pratique de l’Aikido ouvre les portes de cette connaissance de soi. La
nécessaire exigence d’efficacité dans l’exercice en constitue la cible extérieure. Sans
cette cible il perdrait toute direction et deviendrait une technique vide de sens. Mais
le sens profond , l’invisible de la pratique est la transformation de l’être « misogi ».
Progressivement notre appréciation des événements ne se limite plus à « vrai ou
faux », « bon ou mauvais ». Nous entrevoyons qu’il en est de même au dojo comme à
l’extérieur. Chaque événement au-delà de notre ressenti est porteur de changement
pour peu que nous ne l’abordions pas dans l’opposition. Il y a quelque chose d’autre
à y découvrir, nous mêmes. « Notre être au sens exact, nous est révélé par notre
usage de nous mêmes » Houeï- Nêng.(2)
Il me semble important au fil des années de savoir pourquoi on pratique l’Aikido.
Se poser la question permet de rester vivant dans l’orientation à donner à sa pratique.
Ne pas se perdre dans les différentes impasses qui se présentent, nécessite vigilance.
La facilité, les certitudes et les habitudes guettent. Pour cela il est indispensable de ne
jamais interrompre l’exercice, c’est lui qui nous enseigne. « Une eau pure peut
pourrir » Tamura Sensei. Si nous considérons que le corps humain est constitué pour
68% d’eau, la métaphore prend encore une dimension supplémentaire. Le nettoyage
s’effectue au sens propre comme au figuré. L’exercice offre sans cesse la possibilité
de revisiter sa pratique, de faire évoluer ses sensations, de répondre à certaines
questions et d’en ouvrir d’autres qui nous conduiront de nouveau vers des réponses
temporaires et ainsi de suite….. S’immobiliser sur un acquis obtenu est un frein à
l’évolution. Et cela quel qu’en soit sa valeur. Chacun selon son ancienneté et son
investissement dans la pratique, explore, vit les exercices proposés et les met en
relation avec sa vie quotidienne. Maitre Tamura insistait toujours sur le lien a
entretenir entre la pratique au dojo et la vie quotidienne : « La pratique de l’Aikido
est une ascèse de chaque instant, ce qui revient à dire que les activités quotidiennes
sont perçues comme l’étude et la mise en application des principes de l’Aikido. Il est
inutile de rechercher la complication, il suffit de relâcher les épaules, de garder le Ki
dans le seika tanden, d’avoir une attitude juste. On peut pratiquer à table, en
marchant, au travail…. » Tamura Sensei. Kenji Tokitsu l’affirme aussi à sa manière,à
partir de sa recherche dans le karatédo quand il écrit : « L’entraînement commence
dès qu’on est réveillé et que l’on a conscience de son corps. Ce qui est
important,c’est, dès le réveil, de déclencher par un bref entraînement cette
disposition énergétique pour la conserver toute la journée, en l’améliorant chaque
jour un petit peu……A ce moment-là, la pratique des arts martiaux, la vie et la
philosophie se fondent spontanément, sans le rechercher, L’ objectif premier de la
pratique des arts martiaux, c’est d’acquérir une grande disponibilité physique et
mentale, et une perception plus fine et étendue. »(3)
Mais gardons-nous de sombrer dans l’idéalisation, car ce n’est certainement qu’une
fois vécu qu’ il devient possible d’en évoquer la simplicité . Pour le découvrir, il faut
s’exercer et faire ses propres expériences. L’Aikido est empreint de philosophie mais
n’est pas une philosophie. Ce ne sont pas les mots qui peuvent transmettre, bien qu’ils
soient parfois nécessaires et déterminants. La parole juste éclaire et fait résonner en
soi ce qui est prêt à éclore mais ne peut remplacer l’expérience issue de la pratique.
La transformation découle de cette expérience à renouveler sans cesse. Le chemin est
illimité, le choix du guide est important mais chacun y est son propre maître.
Alain Biehly, 6ème dan, ACT Provence.
(1) cf « Tamura Aikido » livre 1986
(2) Houeï-Nêng sixième patriarche zen, discours et sermons.
(3) cf « L’art du combat » Entretiens avec Kenji Tokitsu.

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